★ Intelligences (#28)

Intelligences de Jean Luc Espinasse

Quatrième de couverture
« Une Intelligence totalement immatérielle, que Tom baptisera plus tard « Zedi », traverse l'univers depuis longtemps pour assurer pacifiquement sa survie. Elle finit par détecter la planète Terre où elle perçoit l'existence d'une forme de vie. Séduite, elle décide de mettre fin à son voyage et échoue au coeur de la cité de Hautefort à Marseille.
Elle y rencontre l'esprit de Tom, un jeune attardé mental qui subit les violences et brimades des membres de son quartier. Sans corps organique ni sens réceptifs, l'Intelligence découvre alors qu'elle peut s'immiscer dans l'enveloppe corporelle de Tom, son unique chance pour se développer et survivre dans un monde fait de matérialité dont elle ignore tout. Cette improbable association entre deux créatures que tout oppose va décupler les capacités intellectuelles de Tom.
Mais les choses ne sont pas si simples. À présent doué d'une intelligence démesurée, Tom entreprend la fondation d'une nouvelle forme de société, innovante et collaborative, mais va rapidement se heurter aux réflexes xénophobes et aux institutions qu'il dérange...
Sur fond de science‑fiction, de philosophie et de politique, cette magnifique fable d'anticipation met en lumière les dérives et peurs sociétales qui dessinent notre monde actuel. »

Mon avis
Ca faisait longtemps (enfin longtemps... depuis Fahrenheit 451) que je ne m'étais pas plongée dans une œuvre de SF. Lecture réflexive et revigorante, Intelligences m'a rappelé le pourquoi de mon penchant pour le genre. Je remercie IS édition pour leur confiance, et pour m'avoir embrigadée dans cette aventure.

Nous prenons part au quotidien de Tom Janiak, enfant d'immigré cloitré dans sa maladie mentale et dans la tristement célèbre résidence de Hautefort. Au bas des blocs, Tom essaie tant bien que mal de garder la face devant les caïds de la cité. Ses journées d'école en cursus spécifique et les fouilles de poubelle qui permettent à sa famille de boucler les fins de mois, sont entrecoupées par les apperçus interdits de Djamila. Djamila est une jeune fille de parents immigrés Algériens, qui fait battre le cœur amoureux de Tom. Cet amour s'explique peut être par le fait que Djamila est l'une des rares personnes à ne pas considérer Tom comme un débile. Mais les frères de cette dernière, et leur bande de parfaits idiots rebelles et méprisants ne voient pas d'un bon œil cette relation platonique et pour cause : Djamila n'a pas le droit d'adresser la parole à autres hommes que ceux de la maison.
Parallèlement, Zedi, une intelligence venue d'un autre monde est envoyée par la Mère‑Intelligence, en quête d'un nouvel endroit où implanter une colonie. Les arcs solaires menacent Athénaé, il est d'importance vitale de trouver un nouvel endroit où s'étendre. C'est dans cette optique que Zedi jette son dévolu sur la planète Terre et choisi le platane de la résidence Hautefort comme lieu de survie de son espèce.
C'est quand Tom vient s'asseoir sous le platane que débute l'étrange amitié entre le zoïde et l'humain. Une amitié qui va lever le voile de la maladie qui pèse sur l'esprit de Tom et permettre au zoïde de faire subsister les entités immatérielles. Sans se douter jusqu'où va mener cette alliance, Tom et Zedi se nourrissent de connaissance et exultent par l'apprentissage. Entre ingénierie et trahison, les deux sont loin de se douter que le monde est à deux doigts de sombrer dans le chaos.
« Alors, selon toi, l’égalité est une mauvaise chose ? questionna Kramer. – Il y a égalité et égalité. Qui dit égalité ne dit pas égalitarisme. Alors que l’égalitarisme est une passion, l’égalité relève de la raison et de la sagesse. La différence est grande. »
Une lecture en deux temps qui me fait penser que j'ai bien fait de m'accrocher, c'est ce qui me reste de cette lecture. Et c'est sans hésitation aucune que je recommande d'ores et déjà ce livre à tous ceux qui aiment la SF mêlée aux intrigues politiques et aux réflexions qui frisent la philosophie. J'ai tout de suite été intriguée par l'essence même du livre mais j'étais loin de m'imaginer que l'histoire prendrait ce tournant. Le thème des intelligences prenant plus ou moins le contrôle des humains m'avait déjà conquise dans Les âmes vagabondes de Stephenie Meyer, mais chez Jean‑Luc Espinasse il prend une toute autre dimension. J'ai beaucoup aimé le traitement de la différence de Tom qui, bloqué dans un esprit plus jeune que son enveloppe corporelle, devient le souffre‑douleur des délinquants de son quartier. Cette différence permet à l'auteur de traiter d'un comportement à adopter face à la maladie, sans pour autant devenir le fil conducteur du récit. Si au début de la lecture j'aurais pu reprocher un manque d'émotion à l'écriture, je me suis rendue compte qu'il s'agissait sans doute d'une volonté de l'auteur. En effet, j'ai eu l'impression que la sensibilité de Tom grandissait en fonction de sa prise de conscience quant au monde qui l'entoure. Ainsi, certains évènement du début de lecture manquent cruellement de sentiment mais font transparaitre un adolescent qui n'est pas en phase avec lui‑même. Au delà d'un simple récit d'invasion extraterrestre, Intelligences devient alors la quête identitaire d'un personnage avant tout dépassé. Bon nombre des points de l'intrigue sont passés au peigne fin, expliquant jusqu'au prénom qu'est donné à l'alien par son hôte. La dimension d'invasion et les fondements même de cette dernière m'ont complètement charmée. J'ai aimé le fait que l'auteur réussisse à faire part de deux espèces aux us et coutumes diamétralement opposés mais qui parviennent finalement à se fondre l'un dans l'autre dans une mécanique de reconnaissance réciproque. Les personnages dans leur complexité sont d'une réalité étonnante. Zedi en particulier, pourtant présentée comme une intelligence suprême dénuée de toute caractéristique humaine, fait preuve d'une faillibilité qui la rend tout à fait crédible. Ce point est l'un des véritables points forts du récit qui abat volontairement les codes de l'invasion « par défaut ». Bon nombre de références sont présentes tout au long de la lecture et si j'ai attrapé au vol celles ayant attrait au domaine littéraire, j'avoue avoir eu plus de mal avec celle de l'ordre économique ou politique. Les informations arrivent croissantes en allant que le héros gagne en intelligence, ce flot m'a certes inondée, mais ne m'a jamais perdue outre mesure (d'autant que l'écriture est simple). Il serait tentant d'y trouver un point négatif, moi j'y ai vu un immense bonus qui se rattache au traitement des personnages dont je parlerai un tout petit peu plus tard. J'ai adoré retrouver la notion du moindre mal qui m'avait fait me poser pas mal de question la première fois que j'y ai été confrontée. Cette fois‑ci, elle est calquée sur un modèle tangible, réel et quotidien qui pousse à la réflexion.
Même si les personnages ne vivent réellement qu'au travers du regard de Tom, ils ont tous leur importance. Ahmed et sa quête de rédemption transfigurent la bonne volonté des enfants de cité avant tout perdus. Farid, lui représente le versant noyé de cette génération peut‑être trop facilement manipulable. Djamila, elle, porte les valeurs nobles de ces familles prêtes à ne rien lâcher pour s'en sortir, mais également la condition des femmes étouffées par un système patriarcal bien trop tyrannique. Tom et Zedi, que tout semble opposer mais qui se ressemblent finalement sur un bon nombre de point réussissent à faire naître l'empathie d'un lecteur écœuré par un système qu'il connait déjà par cœur. Ils permettent à l'histoire de devenir déstabilisante tant les faits relatés trouvent leur correspondance dans la réalité française, comme la question du djihad, des fourberies politiques ou des malversations médiatiques...
Toutefois, l'énorme point bonus reste selon moi – et comme je l'ai déjà dit – le traitement de ces derniers vis‑à‑vis de l'auteur, traitement qui se sublime dans les dernières pages et confère à l'histoire une crédibilité nouvelle. J'y ai d'abord retrouvé une note de Gide face à ses Faux‑Monnayeurs que j'ai aimé et même adoré. Ce traitement détruit les dernière barrières entre l'auteur et son lecteur qui devient lui‑même partie intégrante du récit. Une belle clôture pour un roman étonnant. J'aurais peut‑être aimé en revanche, que Sacha, la mère de Tom, soit plus présente vers la fin du récit. Je ne peux cependant pas blâmer ce choix de l'auteur qui trouve son explication dans le dénouement du récit. De même, j'aurais peut‑être préféré un ouvrage un petit peu plus long qui permette d'expliquer plus en détail le mécanisme d'immixtion ou la décente progressive aux enfers. Je tiens cependant à signaler que ces 240 pages ne donnent pas d'impression de « pas assez », elles sont suffisantes mais certains évènements (que j'aurais aimé plus détaillés) m'ont semblé survolés.
La fin de l'histoire, à cheval entre fatalité et tragédie est parvenue à me nouer la gorge et à faire retomber la pression accumulée lors de cette lecture. Lors de cette belle lecture...

En clair, Intelligences est une histoire de Science Fiction bien menée et dans laquelle j'ai adoré me plonger. Je la recommande chaudement aux adeptes de la SF qui aiment les lectures forçant la réflexion.

Pour acheter le livre : Intelligences de Jean Luc Espinasse


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Commentaires

  1. je ne connaissais pas le roman mais j'avoue que je ne connaissais pas la maison d'édition non plus. Bon la SF et moi ce n'est pas une grande histoire d'amour mais à l'occasion ?

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    1. Je ne connaissais pas non plus avant de m'inscrire sur SimPlement mais il se trouve que j'aime beaucoup la ligne éditoriale, donc très bonne découverte pour moi ^^.
      Oui à l'occasion, peut-être te fera-t-il passer un aussi bon moment qu'à moi :)

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  2. La résumé est vraiment super mais j'avoue que le cumul d'handicap + famille pauvre + harcèlement ... je trouve que ça fait un peu beaucoup pour une seule histoire ... (enfin cela dit c'est sans doute des aprioris lol)

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    1. Je comprends oui, mais en fait il n'y a pas de dimension "victimisante". Ca peut paraitre étonnant mais c'est juste un enchainement qui est en fait vérifiable dans pas mal de cité je pense. Une famille pauvre parce qu'exclue du système social dans un cadre où les jeunes se réfugient dans la violence et l'illégalité. Manque de peau, le héros est victime d'une maladie mentale mais l'histoire repose en grande partie dessus. Le harcèlement vient du fait de la facilité, il n'est pas un pilier du livre (par là je veux dire que ce n'est pas parce que le héros est malade qu'il est élu). Enfin j'espère avoir réussi à me faire comprendre, c'est compliqué parfois par cette chaleur ^^

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  3. Il a l'air plutôt sympa mais j'ai peur que l'écriture soit un peu lourde ! J'avais bien aimé Fahrenheit mais j'avais trouvé l'écriture trop lourde...

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    1. Je vois oui. Je n'ai pas trouvé l'écriture lourde pour Intelligences mais pour être tout à fait honnête, je ne l'avais pas trouvé lourde pour Fahrenheit non plus. Au contraire j'avais trouvé le style très simple et très épuré pour de la SF. Quelques pointes de poésie mais sans être étouffante. En fait cette écriture différait en bon nombre de points avec celle que j'aime habituellement. Avec Intelligences c'est différent : très immersif également, très joli par moment et très axée sur les émotions j'ai trouvé :). Vois peut-être pour lire quelques passages, pour voir s'il pourrait te plaire. En tous les cas il vaut très largement le coup selon moi :)

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